7 avr. 2009

A une corde du bonheur


Bruno était accroupi dans le rayon « divers et variés » de ce magasin de bricolage. Il ne venait jamais par ici, c’était un peu éloigné de chez lui. Mais aujourd’hui, va savoir pourquoi, il avait une course à faire dans cette ville, et il en avait profité pour s’arrêter sur le chemin du retour. Quelques bricoles à acheter, un peu de temps à réparer, des soucis mineurs à colmater. 

Il farfouillait dans la visserie. C’était mal rangé ici. Ça sentait le bois, la poussière, et le printemps qui pointait son museau mouillé. 
Il observait longuement un boulon de 5 mm entre ses doigts d’intellectuel peu prompts aux exigences matérielles, quand il entendit un léger babil féminin s’approcher du rayon. 
- …ça dépend pourquoi c’est faire ? C’est pour étendre du linge ?
Une vendeuse précédait une immense femme brune, vue de sa position ras-des-pâquerettes, pétillante de bonne humeur, maquillée comme un dimanche, jusqu’au bout des ongles, jusqu’à la pointe des cils. 
Bruno replongea le nez dans son bazar d’acier galvanisé, à la recherche de la vis perdue.
- Oh ben non ! Vous n’y pensez pas : j’ai horreur de ça et le sèche-linge fait ça très bien ! rétorqua la brune d’un rire cristallin. Non, je cherche juste une corde… pour se pendre en fait…ajouta-t-elle en caressant de ses doigts rouge-passion l’objet rugueux de sa convoitise. 


Bruno tiqua. La vendeuse hésita. Lui non :
- Pour se pendre ? Je sais qu’il va pleuvoir toute la semaine mais ce n’est pas une raison ! fit-il en se redressant et toisant la femme interloquée, car en fait il la dépassait d’une tête tout bien considéré.
Il sourit. La vendeuse ricana. La femme bafouilla, rougissante :
- Pour se… Ha ! Non ! Ce n’est pas ce que je voulais dire… vous savez, en fait c’est pour grimper dessus… pour… mais c’est pour mes enfants… pour accrocher à un arbre dans mon jardin. Et ils monteraient à la corde ! Suis-je bête !

Bruno la rassura du regard. La femme plongea soudain ses yeux cerclés de bleu profond dans les siens. Il craqua. La corde, que la vendeuse tirait pour en dévider 8 mètres, aussi, quand elle eut finit de la couper. 

Tandis qu’elles quittaient le rayon, satisfaites de leur aubaine respective (va savoir pourquoi), Bruno quitta sans regret son bac à vis sans âme pour rattraper la jolie brune sur le parking. Il aurait presque dit qu’elle l’attendait, comme en suspens devant sa voiture rouge-brasier, les clés à la main, mais sans mouvement.

Quand il fut à un mètre d’elle, elle se retourna brusquement. Replongea ses yeux dans les siens. Re-le-fit craquer. 
- Je… je me demandais si l’on pouvait se revoir ? tenta-t-il sans détours.
Elle lui sourit, fouilla dans les arcanes de son sac, et en sortit une jolie carte de visite rouge-amour qu’elle lui tendit sans trembler.
- Je vous attendrai, l’invita-t-elle… un peu, ajouta-t-elle avec un sourire s’abîmant sur ses lèvres rouge-baiser.
Et elle pénétra dans son véhicule, lançant sur le siège passager la corde qui les avait enlacés.



Une semaine plus tard, Bruno revenait d’un séminaire sur la vie rêvée des plantes aquatiques en Nouvelle-Calédonie. Il rentra dans son appartement un peu frais, que le soleil n’avait pas réchauffé durant ces quelques jours, ouvrit grand les volets, huma l’air chargé de pollens, et avisa la carte rouge qui l’appelait sur la commode de l’entrée. Il la tint un instant entre ses doigts caressants, tapota d’un air décidé sur le petit bout de carton, attrapa son téléphone. 
Hélène. Elle s’appelait Hélène. 

Hélène ne répondit pas. Sur son répondeur, il déposa un gentil message. Puis un deuxième un peu plus tard. Puis c’est toute sa vie qu’il lui conta ainsi. Pourquoi il en était là. Pourquoi il vivait seul depuis quelques années. Pourquoi ses enfants lui manquaient. Pourquoi elle était partie. Pourquoi il l’avait trouvée jolie. Pourquoi il espérait tant qu’ensemble ils pourraient réinventer l’amour. Pourquoi il s’appelait Bruno. Pourquoi elle s’appelait Hélène. 

Le lendemain, au retour du bureau, il décida de faire le détour, de passer par chez elle. Comprendre. Il ne pouvait pas la laisser l’ignorer ainsi. Ce n’était pas juste. Il était sûr d’avoir trouvé celle qu’il avait toujours cherchée. C’était con mais il en était sûr. 

Il chercha un peu la maison, enfoncée dans un lotissement où des mémères papotaient entre elles sur le pas de leur porte. Il vérifia la carte rouge à en mourir de désir, et s’arrêta devant le numéro indiqué. 
La maison était tout aussi joyeuse, remplie de fleurs, bien entretenue, accueillante, l’attendant, lui. Il sonna. Puis encore.
Une des commères s’en vint vers lui d’un pas chaloupé dans ses chaussons usés. Il la vit, lui sourit, à la fois gêné, à la fois intrigué.
- Vous fatiguez-pas. Ça fait quelques jours qu’on la voit plus. 
- Ah ? heu…
- Vous la connaissez ?
- Un peu… mentit-il sans vraiment mentir puisqu’il avait l’impression de l’avoir toujours connue. 
- Ah ! Tant mieux ! ça lui fera de la compagnie. Elle est toujours si seule… une belle femme comme ça, pensez-donc ! C’est pas bien normal, croyez-pas ?
- Heu… sans doute, éluda-t-il un poil agacé. Heureusement qu’elle a ses enfants ! voulut-il moucher la mémé engoncée dans ses certitudes. 
- Ses… enfants ?
- Oui, ses enfants, qui jouent dans le jardin parfois. Vous ne les avez donc jamais vus ?
- Mais… hé bien non ! Elle n’a pas d’enfant madame Hélène vous savez. A mon avis c’est bien là le problème et que son mari l’a quittée à cause de ça pour une plus jeune y a bien des années déjà. Depuis… personne !...

Bruno n’écoutait déjà plus. Il regarda une dernière fois la propriété. Une cime d’arbre, de ces conifères du sud dont les branches sont solides et épaisses, dépassait du toit. Il frissonna malgré cette première journée de grosse chaleur. rnée de grosse chaleur. 

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