30 avr. 2009

De bruit et de fureur



De bruit. De fureur. Antoine avançait lentement sur le chemin du retour. Retour à qui. Retour à quoi.




Au village, elles s’étaient rassemblées, mues par un même instinct animal, sur la place, là où depuis longtemps les marchands ambulants avaient déserté leurs étals pour goûter la brûlure des balles ennemies. Seules quelques vieilles un peu moustachues, un peu folles, un peu accrochées à d’autres souvenirs de jeunes garçons courant dans les rues après leur ballon, se disputant une victoire imaginaire, s’obstinaient à venir vendre quelque herbe à chat ou des orties pour la soupe, qu’avec un peu de chance, beaucoup de chance leurs consœurs de peine pourraient agrémenter d’un rat ou mieux encore d’un corbeau tombé sur le chemin. Il y a bien longtemps que les rats avaient quitté le village. Quant aux corbeaux ils étaient tous interceptés sur le front est, à une cinquantaine de kilomètres de là, délimitant la fin du monde. La fin de leur monde. Ailleurs la vie n’avait plus cours. 

Les rats avaient fui en même temps que les hommes. Tous étaient partis des années en arrière, pas un seul ne restait. Les ventres des femmes s’étaient encore arrondis quelques mois durant, avaient produit leur fruit un peu amer, toutes ayant donné naissance à des filles au regard triste, uniformément noisette. De ces noisettes que du temps des hommes elles allaient cueillir en riant et gloussant, leur pupille brillante du désir qu’elles devinaient dans leurs mains rugueuses. 
Depuis les noisetiers avaient été rasés par les bombes, les flammes, les chars qui les avaient écrasés méticuleusement, ne laissant qu’un charnier de branches déchiquetées, de feuilles sitôt desséchées, de coques encore vertes broyées sans concession. Il en fut ainsi pour tous les produits de la terre. Ne restaient que les mauvaises herbes qui suffirent à maintenir en vie quelques unes des petites poulettes sitôt nées sitôt honnies d’être femmes en puissance. 
De puissance que resterait-il si les hommes ne revenaient pas, jamais ?

Que resterait-il des joues qui grattaient quand elles les embrassaient à pleine lèvres si la guerre les emportait tous dans leurs tranchées si loin si proches, inaccessibles ? 

Anna avait feint ignorer cette loi impitoyable pour rejoindre Victor. Victor au nom qui la portait tout entière de joie quand il l’emmenait parcourir les bois, humant le gibier et le champignon, les feuilles humides sur lesquelles il la couchait en chantant son nom, le soufflant dans le parfum de son cou, lui soulevant sa robe légère et un peu froissée. Victor qui quelque part là-bas n’attendait qu’elle, n’attendait qu’elle. 
La mort. C’est elle qui l’avait trouvé la première. Quand elle se fut moquée de tous les obstacles, de tous les éclats d’obus qui la frôlaient, de la terre qui giclait alentours, du bruit qui lui éclatait les tympans, des balles qui sifflaient, éclairs d’épouvantes dans ses yeux embués de larmes. Quand elle parvint par tous ces miracles à accoster son capitaine, ombre à l’âme éteinte depuis longtemps dans l’enfer de la boue et de la faim, qu’il lui eut chuchoté le nom de son fiancé comme un sanglot grimaçant, Anna était revenue, par le même chemin, tandis que des centaines d’yeux hagards suivaient ce fantôme éthéré d’un autre monde. 
Oui Anna avait réussi. Oui Anna était presque un espoir pour les dizaines de femmes qui l’avaient écoutée avidement, sans remarquer qu’elle n’était plus des leurs, mais était restée là-bas, au fond de leurs sanglots à eux.
Puis elle avait disparu, elle aussi. Elle aussi. On avait retrouvé son corps putréfié l’été suivant dans l’étang de son grand-père, dévoré par quelque vermine grouillant encore dans ces eaux mortes. 
Tous les vieux avaient été emportés par la grippe l’hiver où la première salve avait été tirée. Les garçonnets disparurent les uns après les autres, sans que l’on sache vraiment où, vraiment comment. De temps à autre, les hurlements des mères déchiraient le silence écrasé de chaleur ou brisaient la glace épaisse qui recouvrait les rues. Nulle ne s’en souciait plus, ne voulait plus entendre l’impossible, l’impensable. 


Donc aucun homme n’était revenu. Anna avait redonné l’espoir qu’ils ne fussent pas tous massacrés, mais rien ne venait plus fonder cette lueur dans leur utérus déserté. D’ailleurs elles n’avaient même plus de sang qui coulait, leur corps même leur refusait cela. La famine, l’angoisse, la peur, la fatigue. La vie comprenait-elle qu’il fallait au moins économiser ce sang là ? 
Quelques fois aux changements de lune, elles voulaient encore le mouvement, la marée qui les surprendrait un matin d’un écoulement chaud et brun entre les jambes, tacherait leur sol poussiéreux, ramènerait leur homme, leur jules, leur âme sœur, le sperme qui se mêlerait à leur sang. Mais doucement elles vieillissaient et rien ne venait plus, ni le sang, ni les hommes, ni même la guerre. Des mois qu’on ne savait pas ce qui se passait là bas. Des mois terrées sans aucune nouvelle. 



Antoine marchait de ses godillots déchirés. Il rentrait. Il revenait. Le soleil le brûlait. Trop longtemps il avait été enfoui dans les tranchées. Il ne supportait plus sa morsure, son sourire carnassier, sa suffisance d’astre tout puissant. Antoine revenait. Vers qui vers quoi ? Il ne savait même pas s’il y avait un retour possible de là où il venait. Il avait vu tomber des amis, des rires, des doigts gelés par l’hiver, des pipes où depuis longtemps ne se consumait plus aucun tabac, des ventres éclatés, des pleurs refoulés, une jupe soulevée un jour et sitôt repartie, des enfants aux genoux écorchés à mort, des papis qui retombaient front contre terre en les soulevant dans leurs bras. De la chair, de la merde, de la boue, du sang ruisselant sitôt absorbé par la terre avide et stérile à jamais. 
Antoine respira violemment, cet air non vicié d’odeur de poudre, cette brise qui lui soufflait le printemps… le printemps. Au détour d’un chemin il le vit. Le clocher, le coq, seule bête encore de ce monde. Cette église vide de tout fidèle. Bien longtemps, même avant la guerre, que plus personne ne croyait en dieu. Fidèle à qui. Fidèle à quoi. Il y avait Marie. Marie qui l’attendait sans doute. Marie. Vivait-elle encore seulement. Pourquoi l’appeler encore Marie, la femme qu’il avait éprise juste avant le cauchemar, le ventre qui s’était rempli de lui, si beau disait-elle. Si beau. 
Maintenant, il n’avait plus de visage. Sa peau avait brûlé, bien avant le soleil. Ses yeux s’étaient fermés d’horreur. Sa bouche cousue de terreur. Ses oreilles éclatées de larmes. Mais il ne le savait pas Antoine. Il ne le savait plus. Il parcourait, juste dans un immense silence, la centaine de mètres qui le séparait de l’entrée du village.


Elles l’avaient donc humé et s’étaient rassemblées, en une horde de liesse sauvage. Elles avaient vu sur le chemin la silhouette efflanquée et noire qui dévalait sans hâte les rochers affleurant, soulevant une légère poussière.
C’est Violaine qui l’avait aperçu la première. Elle n’avait rien dit. Mais son regard soudain figé avait alerté la femme qui se tenait près d’elle, l’épouillant méticuleusement en écrasant sous ses ongles crasseux les bestioles au jus acide. Elles s’étaient toutes deux levées sur leurs jambes rachitiques et branlantes, avait redressé leur corps, leurs épaules, leur tête comme aucune d’entre elles ne l’avait fait depuis des lustres. Les autres avaient alors compris. Immédiatement. En un mouvement elles s’assemblèrent, souriant, apprêtant leurs cheveux, leur peau, leurs guenilles. Marie avait pris la tête de la troupe, la petite dans les bras. Sa petite. Elle était sûre que c’était lui. L’homme le plus grand du village. Le seul homme restant.
Elles s’encourageaient d’une main caressante, d’un hochement de tête, d’un rire enfoui. Et elles avançaient.

Antoine ne sentait plus rien lui. Que l’air du printemps sans pollen qui lui emplissait les narines. Sa dernière tambouille avait depuis longtemps franchi le cap de ses intestins malades et tordus en tous sens. Il fouillait des yeux les bas côtés mais ne trouvait rien qui puisse un tant soit peu le remplir. Pourquoi se remplir d’ailleurs. 

Il revenait Antoine. Mais il n’y avait pas de retour qui soit. Il n’y avait plus que la désolation là-bas. Ni vivant ni mort. Alors il était parti, ne sachant que faire.

Marie. Elle était là devant lui. Les autres ? Presque toutes les autres. Certaines tenaient des petits bouts de femme entre les bras. Comme Marie. Marie approcha sa main de son visage. Il regarda ses longs doigts rougis et blessés par les travaux. Il ne sait pas pourquoi Antoine, mais il recula. Imperceptiblement. Le sourire s’évanouit sur les lèvres sèches de la femme. Marie ? Qui était-ce. Ce n’était pas elle. Pas la Marie qu’il avait quittée. Elle n’avait rien de Marie. Plus rien. Il recula encore. Les sourcils de la femme se froncèrent. Les autres firent un peu plus corps à ses côtés, et se rapprochèrent de lui. Il n’avait pas encore franchi le seuil du village. Personne ne prononçait un mot. Il y a longtemps que les mots ne servaient plus. 
Elle tendit de nouveau le bras. Un bras famélique, où une main osseuse se terminait par des ongles sales et crochus. Antoine remarqua les cheveux blancs. Tous blancs de Marie. Elle posa la petite fille à terre. Si petite qu’elle aurait pu tenir toute entière dans sa besace. Le chemin avait été long depuis là-bas. Le chemin avait été long. La femme l’entourait de ses deux bras maintenant. Ses sourcils toujours froncés, son front plissé, sa colère affleurant au coin de sa bouche. Antoine ne bougeait plus. Pourquoi bouger. Pourquoi s’enfuir maintenant ? La petite regardait faire sa mère. Regardait faire toutes les autres femmes qui l’une après l’autre posèrent leur petite fille. Aucune ne pleura. Il y a bien longtemps qu’elles ne pleuraient plus. 

Puis il ne souffrit même pas Antoine, quand elles le serrèrent, toutes, les unes après les autres, dans leurs bras, à l’étouffer, à l’étouffer. Il chut à terre, mais elles continuèrent, sous le regard sans lumière des enfants, à venir le toucher, le prendre, le câliner, s’agglutiner les unes après les autres sur son corps que la vie avait quitté là-bas. Elles s’agglutinèrent tant et plus comme des abeilles en un essaim silencieux et il leur offrit son dernier souffle, envolé dans l’air du printemps dénué de tout pollen. 

0 commentaires: